histoire famille Belliard

histoire de la Famille Belliard
par Jean-Louis Mayeux

Concernant la famille Belliard, Alfred Mayeux a fait des recherches généalogiques importantes qui vont au moins nous permettre de connaître les activités et le cadre de vie de cette famille. Roger Mayeux m’a fait parvenir tous les souvenirs qu’il a écrit sur les familles Mayeux et Belliard, sur sa jeunesse, la famille, Granville, Saint-Martin-de-Bréhal, la période de 1939/1945, ses parents Louis Mayeux et Marguerite Belliard ; des souvenirs plein de passion et de poésie, agrémentés de photos, de petits dessins personnels… J’ ai reçu son autorisation pour puiser dans ses écrits des souvenirs de ces deux familles.

Roger Mayeux écrit :

« Après sept générations granvillaises en ligne directe du côté de ma mère et cinq de même du côté de mon père, je suis le seul de la famille qui ne soit pas né à Granville ; mon père ayant acheté une étude de notaire à Bréhal, à dix kilomètres au nord de Granville, deux ans avant ma naissance. Il n’empêche que j ‘ai toujours été Granvillais dans l’âme. Dans ces deux lignées, tous habitant et vivant à Granville, je ne vois que des gens de mer. La marine (la Royale), le Long Cours, Terre Neuve et compte tenu de cette longue période précédente 80% à la voile. Et si on observe les rameaux de ces deux arbres c’est la même chose : des Granvillais et des marins. Alors ! »

« Je me demande comment est fait le cerveau de celui qui n’a jamais connu la mer ? »
Olivier De Kersauson

En ce qui concerne l’arbre généalogique de sa mère Marguerite Belliard, Alfred Mayeux est remonté jusqu’à Nicolas Belliard. Cela représente au moins sept générations de Granvillais.

Nicolas Belliard est né vers 1640. Il s’est marié à Coutances, à la chapelle de la Roquelle le 29 septembre 1665 avec Anne Mahé. Nous ne possédons aucune information sur ses activités professionnelles. Nicolas Belliard eut trois enfants : Georges, Marguerite et Marie.

Son fils, Georges Belliard, sieur du Saussey, était procureur* du Roi à la Vicomté de Granville. En 1718, il devient trésorier de la marine dans les deux amirautés de Granville et Coutances.
Il épouse en premier mariage, le 13 Juillet 1695, Jeanne Picquot (son père Nicolas Belliard était présent au mariage). Apparemment ce premier mariage fut de courte durée, peut-être suite au décès de sa femme ? En effet le premier enfant de son deuxième mariage nait le 22 avril 1707.
De son deuxième mariage avec Marie Ruallem naquirent sept enfants dont cinq décédèrent dans les quatre années qui suivirent leur naissance.
Il décède à Granville le 01. 07. 1726 à l’âge de 45 ans.
en 1726 ou en 1725 ???

  • Le Procureur du Roi est un Officier Royal qui achetait sa charge. Il avait le titre de conseiller du Roi et remplissait les fonctions du ministère public dans une juridiction royale, soit bailliage ou sénéchaussée.
  • L’établissement du procureur du Roi remonte au XIIIe siècle. En rentrant en charge il doit prêter serment de faire justice aux grands et aux petits.
  • 1709- 1718 : Création d’un trésorier de la marine pour la caisse des Invalides de la Marine. Réunion des deux caisses des amirautés de Granville et de Coutances.

Marguerite Belliard, sa première fille, épouse à Granville, le 14 octobre 1708, Robert Mulot, sieur de la Vallée. Ils eurent neuf enfants dont Jean François Mulot, sieur du Rivage, et ancêtre en ligne directe de notre mère Thérèse. Voilà où se situe l’alliance entre les Belliard et les Mulot.

Marie Belliard, sa deuxième fille, épouse François Butot, naissance d’une fille Julienne.

Georges Belliard, fils de Nicolas, sieur du Saussey, procureur du Roi serait né dans les années 1670. En tout cas il épouse en premier mariage, le 13 Juillet 1695, Jeanne Picquot (son père Nicolas Belliard était présent au mariage). Apparemment ce premier mariage fut de courte durée, peut-être suite au décès de sa femme ? En effet le premier enfant de son deuxième mariage nait le 22 avril 1707.

Sa seconde épouse Marie Anne Ruallem était originaire de Lingreville au même titre que la première d’ailleurs. De ce mariage naquirent sept enfants. Bien tristement Olivier, Georges, Marguerite, Marie et Françoise décédèrent dans les quatre années qui suivirent leur naissance. Nous pouvons constater que la mortalité infantile était malheureusement très élevée à cette époque. Les deux enfants qui survécurent étaient Jeanne et Charles François.

Jeanne Belliard du Saussey est née à Granville le 22 Avril 1707 et décédée le 22 décembre 1732. Le 4 septembre 1725 elle épouse René LE PELLEY sieur de Pléville. De cette union naquit Georges René Le Pelley sieur de Pléville, né à Granville le 18 juin 1726 et décédé le 20 octobre 1805.

Georges René Le Pelley fut capitaine de navire à 23 ans, corsaire du Roy dit « Le corsaire à la jambe de bois », Capitaine de Vaisseau en 1778 puis Amiral. Il devint ensuite Ministre de la Marine et des colonies. Nommé parmi les premiers sénateurs, création du sénat en 1795. Grand Officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre de Saint Louis et de l’ordre de Cincinnatus.

Tout jeune, il s’échappa à douze ans de la maison paternelle ou plutôt du collège de Coutances et alla s’embarquer à Saint Malo en qualité de mousse, sous le nom de Vivier, afin d’échapper aux recherches de sa famille. Après avoir fait plusieurs campagnes à la pêche de la morue, il s’embarqua sur un corsaire, où il fut nommé Lieutenant. Il avait alors dix huit ans.

Un combat que son bâtiment livra à la sortie du port de Granville, sous Jersey, contre deux vaisseaux anglais, lui fut fatal. Il eut la jambe droite emportée par un boulet et fut fait prisonnier. A son retour des prisons d’Angleterre, à peine remis de ses fatigues et guéri de ses blessures, il passa comme Lieutenant de Frégate sur l’Argonaute, commandé par son oncle Tilly-Lepelley. En 1746, étant sur le vaisseau le Mercure qui faisait partie de l’escadre du duc d’Anville, il fut pris, à son retour de Chicbouctou, par l’Amiral Anson. Dans le combat, un boulet lui avait enlevé sa jambe de bois. « Le boulet s’est trompé, s’était écrié l’intrépide Pléville, c’est de l’ouvrage pour le charpentier ».

Au sujet de notre ancêtre Georges René Le Pelley, je vais vous retranscrire une anecdote historique
relevée par notre Oncle Roger Mayeux :

« Monsieur de Pléville, dont le marquis de Fénelon, avait signalé les talents, fut chargé par intérim de la direction de la marine à Marseille et nommé, le 1er janvier 1766, au grade de Capitaine de brulot. Il allait trouver encore, dans ce nouveau poste, l’occasion d’exercer son esprit d’ordre et de justice. Il s’empressa de mettre fin aux abus qui s’étaient introduits. « Les agents ne protégèrent plus pour de l’argent, dit-il, la police fut établie, je fus la bête noire de tout le monde mais on finit par m’estimer. » On finit même par lui rendre justice et le 31 mai 1770, il fut nommé Lieutenant de Vaisseau.

Il avait enfin gravi tous les échelons de ces grades intermédiaires qui reliaient les états majors du commerce au grand corps de la marine. Mais pour franchir cette barrière que l’esprit de corps de ceux qui portaient les bas rouges opposait aux modestes officiers bleus, il lui avait fallu plus de 30 ans de services sur la mer et près de 20 années de commandement. Sa vie n’est qu’une suite de traits de courage et de générosité.

Ce brave qui avait si longtemps combattu l’Angleterre quand le patriotisme le demandait, fut heureux d’exposer sa vie pour sauver un de ses vaisseaux en péril. Lors de la première année de son commandement à Marseille, Pléville, au milieu de la nuit du 1er mai 1770, fut réveillé par les appels du canon. Il comprit aussitôt qu’un navire était en détresse, rassembla à la hâte une centaine de marins et les entraina sur la grève, du côté du fort Saint-Jean. L’ouragan hurlait terriblement dans la nuit ; les lames, qui fouettaient avec fureur les roches de la côte, rendaient impossible la mise à l’eau d’une embarcation et paralysaient tous les efforts. Enfin l’aube paraît : on aperçoit un gros bâtiment qui, poussé par la tempête, s’était jeté sur les rochers et allait périr à l’entrée du port. C’était la frégate anglaise l’Alarme.

Le capitaine Pléville signale au navire de lancer une ligne amarrée à un objet flottant. Les naufragés obéissent.
Cependant le remous est si violent sur les brisants qu’il empêche le flotteur de s’approcher de la côte. Il faudrait un vigoureux nageur pour aller le saisir dans le reflux et l’amener à terre.
Les pilotes se regardent mais les plus audacieux déclarent la tentative impossible.

Pléville alors prend son parti, il se jette à l’eau tout habillé, disparaît cinq fois sous les vagues, parvient à saisir la ligne et la prend entre ses dents. Une lame le rejette sous une voûte du quai. On le croit perdu mais il reparaît et regagne enfin le rivage à l’admiration des pilotes.

Aussitôt il s’occupe de faire passer une amarre et par une manœuvre savante dégage la frégate et la remet à flot.
Cependant le navire a souffert ; l’eau monte dans la cale ; l’Alarme va sombrer : « 250 hommes à sauver écrit Pléville et cinq millions pour le commerce, mon cœur n’y tenait pas et j’agis par des moyens extraordinaires »
En effet avec une tartane bien conduite il arriva jusqu’à la frégate et grâce à des connaissances nautiques exceptionnelles et un sang froid remarquable, il parvient à entrer au port le navire à moitié coulé et n’ayant pas trois pouces d’eau sous la quille.

Cela ne suffisait pas encore à son amour-propre professionnel. Contre l’avis de tous les ingénieurs de Londres et de Toulon qui déclaraient le bâtiment impossible à renflouer, il le relève par des moyens de son invention, le radoube et le rend tout mâté à son capitaine.
Pléville était enfin satisfait. Il voyait que « l’Anglais admirait l’ouvrage et les ouvriers » et cela le payait de sa peine. Et quel était cet Anglais ? C’était le Capitaine de la Frégate, Lord Jervis qui sera bientôt connu sous le titre d’amiral Lord Saint Vincent et c’était un certain Nelson, le second de l’Alarme qui n’allait pas non plus tarder à faire parler de lui.

Le dévouement du Lieutenant Pléville- Le Pelley fut dignement apprécié en Angleterre. Les Lords de l’Amirauté, en témoignage de la reconnaissance du gouvernement britannique, chargèrent l’année suivante le Capitaine Jervis de retourner à Marseille et de remettre à Pléville la lettre suivante :

Monsieur,

La qualité du service que vous avez rendu à la frégate l’Alarme fait la noble envie et l’admiration de l’Anglais. Des travaux comme les vôtres méritaient que la providence les couronnât. Vous avez dans votre âme une bien flatteuse récompense mais nous vous prions d’accepter comme gage de notre estime éternelle ce que le Capitaine Jervis est chargé de vous remettre.
Au nom et par ordre de Milord.

Le présent qui accompagnait cette lettre était une somptueuse soupière. Elle contenait un plat, une cuillère à potage et avait pour soucoupe un très grand plat, le tout d’argent et du plus bel ouvrage. Le dessus était surmonté d’un triton finement ciselé. D’un côté était gravé les armes de l’amirauté anglaise avec le profil de
l’Alarme et de l’autre l’inscription latine suivante :

« Georgio Renato Pléville- Le Pelley, nobili normano Grandivillensi, navis bellicae portus que Massiliensis praefecto, ob navem regiam in littore gallico periclitantem virtute diligentia que servatam, septemviri rei navalis britannicae labera mente dono dicarunt. MDCCLXX «

A cette occasion le Roi de France lui conféra le 19 septembre 1773 la Croix de Saint Louis.

Pendant les guerres d’indépendance des Amérique, son fils avait été fait prisonnier en 1778. Le gouvernement Anglais avait aussitôt donné l’ordre de le renvoyer en France sans échange. L’Amirauté de Londres trouvait ainsi l’occasion de montrer à Pléville toute sa gratitude pour les services qu’il avait rendus à L’Alarme.

Charles François Belliard est né le 29 Octobre 1720 à Granville. Il épouse Marie Le Breton le 20 janvier 1746 à Granville, Fille de François Le Breton Officier de Vaisseau. Le mariage eut lieu avec dispense de l’Evêque, pourquoi ? Dieu seul le sait…
De ce mariage naquit un fils François Charles. Charles François était chirurgien de la marine, navigant. Il figure sur la liste des médecins et chirurgiens de Granville de 1740 à 1791 publié dans le « Pays de Granville ». Il était propriétaire de la maison « Le 4 Dés» dans la haute ville, à l’angle de la place Cambernon. Cette maison avait brûlé et il l’avait fait reconstruire (maison Collignon).

François Charles Belliard, fils du précédent, est né à Granville le 18 Novembre 1746. Il épouse Françoise Tapin à Granville le 19 septembre 1769, de cette union naquirent trois enfants : François Charles, Olivier François et Jacques Pierre. Officier de marine vivant de son bien, cela explique peut- être son état d’Officier volontaire en 1775/ 1777. Il demeurait en la Haute ville où il était propriétaire du 61 rue Notre Dame. Il y fut recensé en 1845, il avait donc 99 ans. Revenons à leurs trois enfants :

François Belliard, né le 22 décembre 1771, chirurgien de marine à Granville.

Olivier François Belliard né à Granville le 10 octobre 1772, Officier de marine et corsaire. Il navigue sur le « Prudent », « le Guerrier », le « Jean Bart ». Il est fait prisonnier par les Anglais en mars 1793. Peu de temps puisque en 1794 il navigue sur « la Samaritaine « et « la Françoise ». Il meurt à l’hôpital de Brest le 2 ventôse An III.

Jacques Pierre Belliard né à Granville le 30 mars 1775, Officier et corsaire. Il épouse Françoise Poulain à Saint Nicolas près Granville. De cette union naquirent trois enfants : Ange Claire, Marie et Jacques. Marin volontaire en 1789 sur « l’Espérance » puis en 1790 et 1791 il sert sur des bâtiments Anglais à Philadelphie, situation incompréhensible ; était-il contraint et forcé ? On le retrouve en 1792 navigant sur « l’Heureuse », puis en 1793 sur le corsaire « La Liberté ».
Il est prisonnier des Anglais du Aout 1793 au 24 nivôse An II. Il décédé à Saint Nicolas le 1 er Aout 1852.

Un peu d’histoire sur le sort réservé par les Anglais à ces pauvres prisonniers Français :

Trois régimes de captivité sont appliqués :

Le Cautionnement ou la prison sur parole. Cela concerne 4% des prisonniers.
Les prisonniers de guerre sur parole sont placés dans les villages sous la responsabilité d’un notable en contact avec le « Transport Office » qui régit l’ensemble des prisonniers.

La Prison. 60 à 75% des prisonniers – 9 dépôts en Albion

Les Pontons ou hulk. 25% des prisonniers. C’est le régime de captivité le plus dur.

Les Retours. « mot magique tant attendu »

Deux sortes de retours : les retours officiels et les évasions.

Les retours officiels sont de trois types :
Libérations sur parole pour les prisonniers de guerre en cautionnement.
Libérations humanitaires : Ce sont des libérations en dernière extrémité.
Libérations par échanges : fruit d’un accord franco anglais. Le commissaire français à Londres détermine un tour d’échanges qui semble établi en toute honnêteté. Il tient compte du grade, du temps de séjour, de l’état de santé. Rares sont les passe droits.
Le commissaire délivre le « certificat d’échange », passeport que le prisonnier de guerre devra présenter pour accéder au bateau parlementaire qui le ramènera dans sa patrie.
Pour les cloitrés des pontons et prisons le mot « échange » a quelque chose de magnifique.

Les Évasions. Le fameux devoir du prisonnier. Elles ne furent pas rares. Non seulement il fallait s’évader du ponton ou de la prison mais ensuite il y avait ce foutu « Channel » à traverser. Pas d’eurostar.

Penchons-nous un peu sur ces sinistres pontons anglais :
Le Magasin pittoresque / publié… sous la direction de M. Édouard Charton. Éditeur : [s. n. ] (Paris). Date d’édition : 1833-1938

« Après une traversée de dix semaines, je fus transféré avec une partie de mes compagnons d’infortune sur le ponton le Protée… Je ressens encore l’impression pénible que me causa la première vue du Protée : ancré à la file de huit autres prisons flottantes, à l’entrée de la rivière de Portchester, sa masse noire et informe ressemblait assez, de loin, à un immense sarcophage… »

Les prisonniers occupaient la batterie basse et le faux pont dont ont avait retranché à chaque extrémité environ un quart d’étendue. La hauteur du faux pont n’était quelquefois pas suffisante pour qu’un homme de taille ordinaire puisse s’y tenir entièrement debout. Le gaillard d’avant et le carré de la drome que les français avaient appelé le parc étaient les seuls endroits où les prisonniers pussent se promener au grand air. Les cheminées des cuisines qui passaient au gaillard d’avant jetaient une fumée épaisse de charbon de terre qui rendait souvent la promenade impossible.
Les deux extrémités du navire étaient occupées par les Anglais chargés de la garde des prisonniers. Le derrière par le commandant du vaisseau, les officiers et quelques soldats et le devant par les soldats. Une forte cloison en planche séparait les Français des Anglais. Elle était percée de meurtrières par lesquelles on pouvait faire feu sur les prisonniers lorsque l’on avait à réprimer une émeute ou une révolte.

L’espace de la prison était de 130 pieds de longueur et 40 de largeur. On y logeait onze cents hommes, dans les pontons de 74, il y avait huit cents hommes. On recevait le jour par les sabords. Ces ouvertures étaient garnies de grilles en fonte épaisses de 2 pouces carrés et à l’épreuve de la lime. On fermait tous les soirs les hublots par des mantelets en madriers.

Autour du bâtiment, à deux pieds et demi au-dessus de la mer, régnait une galerie dont le fond était à claire voie, afin qu’il fut impossible de passer par-dessous sans être aperçu par les sentinelles au nombre de quatre le jour et de sept le nuit.

Les neuf pontons de la rade de Chatham (Kent – 50 km à l’est de Londres) étaient placés à des distances qui ne permettaient pas aux prisonniers de communiquer par la voix ou par signes. Ils étaient amarrés par des chaines aux deux extrémités, au milieu de vases fétides et stagnantes découvertes à chaque marée.

Pendant la nuit, un officier, un sergent et quelques matelots de quart faisaient continuellement la ronde pour observer s’il ne s’échappait personne. Tous les quarts d’heure les sentinelles criaient : « All is well ».
A six heure du soir en été, à deux heures en hiver, on venait avec des barres de fer frapper toutes les grilles et sonder tous les murs du bâtiment pour s’assurer que rien n’avait été endommagé par quelque tentative de désertion. Une heure après des soldats armés venaient compter les prisonniers.

Chaque prisonnier, officier ou soldat, recevait à son entrée au ponton un hamac, une couverture de laine et un mince matelas de bourre.

Il y avait près de quatre cents prisonniers dans chaque batteries. Il en résultait de placer les hamacs les uns au dessus des autres. Cet encombrement d’hommes, dont la plupart étaient malsains et affaiblis par les privations et la misère, remplissait l’air de miasmes pestilentielles.

L’habillement de chaque prisonnier consistait en un gilet, une petite veste et un pantalon, deux chemises de coton bleu, une paire de bas de laine et une paire de souliers avec des semelles en bois. La couleur des vêtements étaient jaune à la marque du transport Office.

La nourriture était loin d’être suffisante. Les sept jours de la semaine étaient divisés en cinq jours gras et deux jours maigres.
La ration de chaque prisonnier se composait d’une livre et demie de pain bis et d’une demi livre de viande. On donnait de la soupe à midi, une demi livre de légumes verts et une once d’orge, une once d’oignon et sel pour quatre hommes ou une once de poireaux pour trois hommes.
Les deux jours maigres une livre de hareng saur et d’une livre de pomme de terre ou une livre de morue séchée et d’une livre de pomme de terre.
On n’avait d’autres ustensiles pour prendre la nourriture qu’un bidon en fer blanc. On n’avait ni cuiller, ni couteaux, ni plat. Quelquefois, le pain était d’une qualité si mauvaise que malgré la faim, nous étions obligés de le refuser.

L’eau était portée le long des pontons dans des barques. Les prisonniers étaient obligés de hisser les barriques pour les mettre dans la cale du ponton et de descendre les barriques vides.

A bord de chaque ponton, il y avait un certain espace du logement des prisonniers séparé du reste de la prison par une simple cloison : c’était l’hôpital.

Les prisonniers avaient établi entre eux une sorte de police pour punir les vols, les actes d’immoralité, l’espionnage. Mais les punitions étaient très rares. C’était surtout le crime de trahison qui était sévèrement puni. On cite plusieurs Français qui, ayant dénoncé pour quelques shillings leurs compagnons de captivité prêts à s’évader, furent châtiés : on leur écrivait sur le visage, en grosses lettres imprimées sur la peau et marquées avec des pointes d’aiguilles très fines trempées dans l’encre de chine : « j’ai trahi mes frères et je les ai vendus aux Anglais dans les prisons d’Angleterre.

Pour s’évader on avait recours à un grand nombre de stratagème. Le plus ordinaire consistait à pratiquer des trous dans le faux pont, à fleur d’eau, sous les pieds des sentinelles : on se mettait à l’eau sans vêtements emportant seulement un sac de forte toile très épaisse étanche. Une fois à terre on s’habillait. Mais souvent les fusils des sentinelles, les canons des pontons avertissaient les habitants qui sortaient armés de fourches ou de fusils et on leur échappait rarement. Quelques prisonniers ont réussi à s’évader en plein jour en s’embarquant sous le costume d’ouvriers ou de fournisseurs ou en s’enfermant dans les barriques vides.

La misère était si grande à bord des pontons qu’un prisonnier s’estimait heureux s’il pouvait gagner quatre ou cinq sous par jour au moyen d’une industrie lucrative. Plusieurs étaient parvenus à sculpter l’os admirablement. Ils faisaient de petits vaisseaux, des jeux d’échecs, des dés, des cuillers, des fourchettes.
D’autres fabriquaient de charmants dessins en paille. Un officier avait organisé un petit théâtre de marionnettes et moyennant une modique rétribution, il divertissait les soldats anglais et leur faisait dire souvent de dures vérités par des acteurs en bois.

Il resterait à indiquer les rigueurs de la discipline, les actes impitoyables, les souffrances de toute nature que les prisonniers français ont eu à souffrir dans les pontons anglais. Tous ceux qui ont écrit sur ce sujet n’hésitent pas à dire que le sort des français y était beaucoup plus misérable que celui des forçats dans les bagnes. »

Nous n’avons aucune information sur le régime de captivité subit par nos ancêtres Olivier et Jacques Belliard.

Jacques Pierre Belliard eut donc trois enfants :

  • Ange Claire Belliard née à Saint Nicolas le 18 Janvier 1825.
  • Marie Belliard née à Saint Nicolas le 30 juillet 1828.
  • Jacques Belliard né à Saint Nicolas le 28 novembre 1823, marin charpentier puis chef Éclusier à Granville.
    Il épouse Rose Durand à Granville le 30 juillet 1845. De cette union naquirent cinq enfants : Joseph, Jean-Marie, Eugène, Marie Rose Léocadie et Alfred.
    Il décédé le 8 décembre 1884 à Granville.

Il serait intéressant de connaître la date à laquelle Jacques Belliard pris son poste de Chef Eclusier à Granville sachant que l’inauguration du nouveau bassin et de l’écluse eut lieu le 10 décembre 1856 (voir ci-dessous).
A noter qu’en 1856, il déménage de Saint Nicolas au 22 de la rue Le Campion… Est-ce une coïncidence ?

Un peu d’histoire sur le port de Granville.
Histoire de Granville. Ch. De la Morandière

C’est en 1845 que la décision est prise de construire un bassin à flot à Granville. Beaucoup d’hommes de l’extérieur vinrent s’engager pour effectuer les travaux, en particulier des Bretons qui débarquèrent avec femmes et enfants. Il fallait une main-d’œuvre nombreuse à cette époque où l’outillage mécanique était peu perfectionné.

Le bassin projeté se présentait sous la forme d’un rectangle au sud duquel devait être aménagé une écluse pour donner accès à ce bassin. A l’est de ce bassin (emplacement du nouveau port de plaisance) un espace vide était destiné à servir de refuge aux barques de pêche en cas de coup de vent, c’est le port Héquet.

Le 10 septembre 1850 eut lieu la pose de la première pierre de l’écluse par le Prince- Président Louis Napoléon Bonaparte. Cette date nous prouve que les travaux avançaient lentement puisqu’il avait fallu quatre ans pour arriver à cette partie de l’ouvrage.
Les négociants Granvillais commençaient à s’impatienter. Le Long cours avait du mal à se développer car les autres ports de la Manche, déjà dotés d’un bassin à flot, attiraient le commerce maritime au détriment de Granville.

Le 21 août 1855 le maire de Granville écrivit une nouvelle lettre au sous-préfet d’Avranches pour réclamer l’achèvement des travaux du bassin à flot.

Hélas ! Les ferrures de l’écluse n’étaient pas prêtes et l’ingénieur des Ponts et Chaussées répondit que, malgré son grand désir de donner satisfaction au commerce, il lui serait impossible de livrer le bassin avant le mois de mars 1856.
En tout cas, il fallu subir un nouveau délai. En fait foi cette lettre écrite par le maire au sous-préfet le 9 avril 1856 :
« Lundi 7, la mer a été extrêmement favorable au lancement du magnifique clipper
le Jacques-Cœur qui ne pouvant se terminer dans le port à cause de l’inachèvement du bassin a été remorqué par le vapeur l’Ariel et conduit avec habileté et vitesse à Solidor. Cette opération a parfaitement réussi et s’est passée sous les yeux d’une nombreuse population, dès le matin, couronnant les remparts et les quais et qui en ce jour de fête était venue saluer le départ de ce beau clipper, le plus grand que nous ayons encore sorti des chantiers de notre port… Mais nous n’avions qu’un regret, celui que la pose des portes du bassin encore retardée, malgré l’activité de l’ingénieur et de l’entrepreneur des travaux, mit obstacle à l’achèvement de ce beau navire dans notre port. »

Les travaux furent terminés à la fin de l’année et le 10 décembre 1856, l’inauguration solennelle eut lieu sous la présidence du Préfet de la Manche.  A cette occasion le cortège ayant à sa tête le premier magistrat du département quitta l’Hôtel de Ville pour aller, escorté du détachement de la compagnie des sapeurs- pompiers, de la troupe de ligne, de la gendarmerie et de la douane, sur l’Aviso l’Antilope amarré dans l’écluse, suivi par le clergé de granville qui s’embarqua également sur ce navire.

A 3 heures les portes du bassin furent ouvertes après l’opération du sas et l’Antilope y entra aux cris mille fois répétés de Vive l’Empereur !

Le vapeur étant mouillé au milieu du bassin, M. le grand vicaire prononça une savante allocution et donna sa bénédiction, suivi une salve de vingt-et-un coups de canon tirés de l’Antilope et répétés par l’aviso l’Ariel, le cutter Le Lévrier et la patache des douanes. Après le discours du Préfet, plusieurs bâtiments du commerce entrèrent vent arrière dans le bassin dont l’ouverture venait d’être solennellement inaugurée.

Cette journée fut suivie d’un magnifique banquet donné à l’Hôtel de Ville puis d’un charmant bal préparé dans les salons de la chambre de commerce.

Fait extrêmement rare pour qu’il dut être signalé, le coût de la construction dégagea une économie de 900. 000 fr. sur les crédits alloués s’élevant à la somme de 4 millions et demi.

Venons en aux cinq enfants de Jacques Belliard :

Joseph Belliard, n né à Granville le 10 décembre 1845, marin, époux de Maria Le Terrier, 1 enfant.

Jean Marie Belliard, né à Granville le 16 décembre 1847, Maitre au cabotage,
épouse Anna Le Terrier, quatre enfants.

Un maitre au cabotage était un marin qui après avoir passé des examens pouvait commander un navire armé au cabotage.
Le cabotage est une navigation qui se pratique en restant à proximité des côtes.
Depuis 1817, il existait deux brevets :
Capitaine au Long Cours
Maitre au Cabotage

Eugène Belliard, né à Granville le 29 mars 1850, maitre au cabotage,
épouse Anne Marie Trinquecoste, deux enfants.

Marie Rose Léocadie Belliard, née à Granville le 2 Avril 1854, épouse Eugène Saint-Lo né à Granville en 1847, maitre au cabotage. Ils eurent trois enfants : Marie, Edouard et Eugène.

Alfred Auguste Belliard, né à Granville le 28 février 1856, épouse Marie Eugénie Couillard à Granville le 5 janvier 1882.
Alfred Belliard était marin tonnelier puis chef de grave à Terre Neuve. Il demeurait au 21 de la rue Saint Gaud. De ce mariage naquirent trois enfants : Marie Virginie, Marguerite et Alfred

Un peu d’histoire au sujet des « Graviers ».

On appelle « graves », d’un mot emprunté au patois bordelais qui signifie, les plages artificielles en galets et cailloutis, sur laquelle on fait sécher la morue de conserve.
Graves a donné graviers qui est le nom d’une classe d’apprentis chargés de cette opération.
Capeleniers, pêcheurs à la ligne et pêcheurs à la senne ne composent en effet qu’une faible partie du personnel terre-neuviens. Il faut y ajouter les ouvriers proprement dits, hommes et femmes, qui habitent à la terre et travaillent dans les chaffauds à la préparation de la morue.

Ces chaffauds sont de vastes hangars sur pilotis couverts en toile goudronnée, planchéiés à claire-voie et s’avançant assez au large pour permettre au wharys d’accoster à toute heure. Dés que les wharys sont signalés tout le personnel se précipite. On pique à coups de fourche les morues pêchées et ont les jette toutes pantelantes sur le plancher du chauffaud, où le leveur les saisit entre le pouce et l’index fourrés dans les yeux.
Le décolleur les saisit à son tour, les ébrouaille et les étête puis les passe au trancheur qui leur enlève l’arête centrale appelée naud. .
Têtes et issues sont jetées au dehors où elles pourrissent librement. On en extrait que les langues qui appartiennent généralement aux pêcheurs et les foie sont entassées dans de grandes cuves nommées cageots.
L’huile brune et blonde s’y égoutte lentement par fermentation.

La morue est alors dans sa forme marchande : plate et triangulaire. Après un énergique trempage de plusieurs heures, on la rince, on la sale et on l’arrime en piles régulières dans des fûts ou on la livre aux graviers pour le séchage.

Ce qui importe de distinguer entre la morue verte et la morue de conserve ou le morue sèche. La première se contente d’un salage de trois jours et s’expédie sur les marchés des environs. L’autre après 48 heures de saumure, est confiée à un personnel spécial – les graviers- chargé de la débarrasser de son excédent de sel puis de la faire sécher à l’air libre sur les graves.

Une opération délicate qui demande une connaissance approfondie de la météorologie de Terre-Neuve, car il suffit d’une goutte de pluie pour gâter tout le lot ; un soleil trop vif pour le calciner.
Parvenue à un certain degré de dessiccation, la morue qu’on place sur le ventre à cause de l’imperméabilité de sa peau dorsale est arrimée en grosses meules de forme circulaire autour desquelles on pique des queues de poisson en ardoise.

Par surcroit de précaution on recouvre ce premier revêtement d’une bâche en toile jaune passée à l’huile de lin.

Il n’y a plus qu’à charger sur les « chasseurs ». Dirigée sur les marchés du continent la morue peut désormais attendre plusieurs mois en magasin. L’avantage de ce procédé est qu’il permet de soustraire la morue aux incertitudes des cours.

Le personnel des graves à l’exception des chefs d’équipe qui dirigent la manœuvre comprend de tout jeunes gens presque des enfants puisque les plus vieux ont 18 ans à peine.

Leur contrat dure sept mois environ et les traversées en plus. Pour la campagne les graviers touchent un salaire de 130 francs. Le chiffre peut sembler faible mais les graviers sont logés, nourris et habillés par k’armateur.
De plus celui-ci prend à son compte le prix de leur passage aller -et-retour.
Les logements sont propres et sains et bien aérés. Du reste l’administration de la marine exige que les logements soient nettoyés et remis en bon état avant l’arrivée des graviers. Le chef de santé doit les visiter plusieurs fois.
Les graviers prendraient même des habitudes de propreté qu’ils ignoreraient en Bretagne : « nous les forçons à se laver pour qu’ils se débarrassent de la vermine qu’ils apportent ». S’ils tombent malades ils sont hospitalisés chez les sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny.

Le séchage sur les graves étant subordonné à l’état de la température, les heures de loisirs sont fréquentes.

Les préposés ou chefs de grave se montrent humains et doux dans leur service. Mais excellents disciplinaires ce n’est pas chez eux qu’on verrait des rixes et des bagarres comme il en éclate souvent le soir à la sortie des Maisons de Famille.

Revenons un peu en arrière, nous avons vu que Marie Rose Léocadie Belliard avait épousé
Eugène Saint-Lo à Granville en 1873. Ils eurent trois enfants : Marie, Edouard et Eugène.

Eugène Saint-Lo était né en 1874 et avait épousé Marie Lechevalier. Ils eurent une fille Rose. Eugène était Capitaine au Long Cours et Pilote au Canal de Suez.

Roger Mayeux raconte :

« Il y avait le cousin Eugène Saint-Lo que j’ai connu avant la guerre à Granville et chez mes parents lorsque j’étais très jeune.
Un peu plus âgé que l’Oncle Maurice (Maurice Germain), il avait été Capitaine au Long, lui aussi.

De taille moyenne, costaud et bien campé sur ses deux jambes, comme le sont les marins qui ont beaucoup navigué (surtout dans les conditions de l’époque). Belle allure avec son panama, son blazer bleu marine, pantalon clair et nœud papillon.
Belle allure aussi avec la casquette bleu marine des marins granvillais.

Sa carrière de marin était pleine de tout ce qui passionne un jeune garçon attiré par la mer.

Quelques détails sur ses commandements :
A 22 ans, second sur un quatre mâts long-courrier (clipper), Chili, U. S. A, San Francisco avec pour commandant Ernouf (25 ans) de Granville lui aussi
A 29 ans commandant un grand voilier au long cours sur l’Australie (1903).
A 32 ans commandant du « Pierre Antoninu » grand voilier au long cours (1906), U. S. A, Océan Indien.

Évidemment comme l’Oncle Maurice, le Cap Horn dans les conditions que l’on sait avec ces grands voiliers.

Il a commandé pendant la guerre 1914/1918.
En final il était pilote au Canal de Suez

C’était un grand ami de « Marin Marie » qu’il rencontrait très souvent à Granville et à Chaussey.
Il possédait un Yatch à voiles qui était, parait-il, renommé à Granville et gagnait très souvent les régates (je ne me souviens plus du nom de ce bateau).
Mon frère Alfred a connu ce voilier ; moi j’étais alors beaucoup trop jeune pour être de ces sorties, malheureusement ! ».

Revenons aux trois enfants de Alfred et Marie Belliard :

L’ainée Marie Virginie Belliard est née à Granville le 24 octobre 1883. Elle épouse Maurice Germain né à Granville, naissance de deux enfants Maurice et Jacqueline.
Maurice Germain était Capitaine au long cours.

Roger Mayeux écrit :

« Mon oncle Maurice, Granvillais d’origine, était Capitaine au Long cours. Il habitait à Granville. A sa retraite, quelques années avant la guerre, avec ma tante ils habitèrent à Marseille où mon oncle était Officier de port.
Ils venaient régulièrement en Normandie chez mes parents et c’était pour tous des moments de bonheur.

Il était le type même du « vieux Loup de mer » qui a bourlingué sur tous les océans ; costaud, calme, bien planté sur ses deux jambes comme le sont les marins habitués à compenser en permanence les mouvements du bateau.
Tellement agréable, discret, parlant assez peu mais, quand il le faisait, c’était toujours pour dire ou raconter des choses passionnantes, réelles, véridiques, vécues. Ces choses qui, pour nous, étaient extraordinaires, racontées sans emphase, pas pour nous épater mais plutôt pour témoigner et essayer de nous faire vivre un peu par la pensée ces moments qui, à la voile, à cette époque, n’étaient pas de la navigation les « pieds secs ».

J ‘aimais beaucoup mon oncle Maurice. Nous nous entendions très bien et cela n’a pas failli jusqu’à sa mort au début des années 1960.

A Saint Martin quand j’étais petit, et après très jeune, je me souviens des moments où, assis dans les « oyats » sur le bord de la dune, regardant tous les deux vers la mer, après de longs silence, il me parlait de cette mer qu’il avait tant connue et aussi des bateaux.

Il m’emmenait partout, sur les trois mâts du moment, sur le pont, sur les vergues en haut des mâts, à fond de cale, parfois dans le sel et les morues, sur le pont dans les coups de mer et les embruns. Je crois que j’ai contribué à tenir la barre, cette grande roue vernie et cuivrée.  J’étais un petit enfant qui avait beaucoup de chance de vivre de tels rêves.

Parfois le soir si la nuit était belle, il me faisait découvrir le ciel et toutes ces étoiles qu’il connaissait si bien.  Avec lui c’était la paix, des instants privilégiés.  A cette époque là, les « oyats » me piquaient encore les bras et la taille. Et si je n’ai pu retenir tous les détails de ce qu’il me racontait, il est toujours resté dans le fond de moi-même quelque chose qui m’a imprégné de tout cela et qui est venu s’ajouter à tout ce que je vivais, voyais et entendais.

Granville où tout était : la mer, le port, les bateaux, les mâtures, les voiles, les marins, les récits, les conversations, les anecdotes, les Granvillais et surtout les Granvillaises étaient assez gaies en général,  les malheurs aussi car, si la mer est souvent cruelle, elle l’était plus encore à cette époque dont me parlait mon oncle.  On écoute bien, on entend bien, on retient bien quand on est jeune.

Très jeune, mon oncle Maurice voulait être marin.  Son père, Capitaine au Long Cours, avait, je crois, disparu en mer. En ce temps là cela arrivait souvent. Les conditions de navigation sur les bateaux à voile de l’époque étaient beaucoup plus dures qu’actuellement. A part la pêche, depuis « la vapeur » on a maintenant les pieds au sec dans la marine.

La mère de mon oncle ne voulait pas qu’il soit marin. Il y avait trop de malheureux précédents dans toutes les familles. Mais le fiston de quatorze ans, je crois, n’en voulait pas démordre.

Son oncle, frère de sa mère, capitaine au long cours lui aussi, venant peut-être au secours de celle-ci, lui proposa d’embarquer le rejeton comme mousse pour une campagne à Terre-Neuve (l’absence pouvait durer jusqu’à cinq mois). On connait les conditions particulièrement dures de ces campagnes :
« Donne le moi, quand il reviendra, il en sera dégouté ».

L’oncle était réputé bon capitaine mais aussi très dur. Il ne ménagea pas le neveu, au contraire !
Après la campagne, au retour, le jeune Maurice n’avait absolument pas changé d’avis. Au contraire il voulu reprendre la mer.
Après une deuxième campagne durant laquelle il fut patron de doris, on comprit…
Il reprit ses études et devint Capitaine au Long cours.

Il commanda les trois mâts à Terre-Neuve, les grand bateaux sur les océans, le Cap Horn, les vapeurs.
A cette époque presque tous les capitaines de navires sont passés par Terre-Neuve »……

« Au Cap Horn, où les bourrasques jouent cinq jours sur sept du Nord-ouest au Sud-est, le passer d’est en ouest était, la plupart du temps redoutable pour les trois mâts qui ne pouvaient, dans ces conditions et dans ces mers très dures et énormes parfois, faire qu’un médiocre près. C’était souvent des bords carrés et les tempêtes les repoussaient souvent, leur faisant faire en sens inverse tout le chemin péniblement gagné.
Un trois mâts barque Nantais le « la Jacqueline » mit trente sept jours pour doubler le Cap Horn.

Peu de temps avant sa mort mon oncle Maurice m’a donné son compas de doris. C’était le plus beau cadeau
qu’il pouvait me faire. Il savait que j’étais à même de l’apprécier à la juste valeur de son histoire sur les bancs de Terre-Neuve. Ce jour là nous avions plus que les larmes aux yeux tous les deux »…

Le second enfant était une fille Marguerite Belliard, née à Granville le 26 octobre 1885. Elle épouse Louis Mayeux le 30 janvier 1912 à Granville.
De cette union naquirent cinq enfants : Alfred, Jean, Gisèle, Geneviève et Roger.
Nous reparlerons de Marguerite Belliard dans le chapitre concernant la Famille Mayeux.

Le cadet était Alfred Belliard né à Granville 5 septembre 1888, sous-marinier dans la Marine Nationale disparu le 8 juin 1912 lors du naufrage du Sous-marin « Vendémiaire » éperonné par le cuirassé « Saint Louis » au large de la pointe de la Hague.

Un monument commémoratif fut édifié à Auderville près du Phare de Gatteville.

Un peu d’histoire sur le drame du « Vendemiaire » :

Le 8 juin 1912, il fait encore nuit quand le groupe de sous-marins chargés de simuler une attaque contre les bâtiments de la 14ème escadre quitte les bassins de l’arsenal de Cherbourg, les manœuvres auront lieu toute la matinée. L’escadre qui arrive de Brest est attendue sur rade peu avant midi.

Le lieutenant de Vaisseau Prioul commandant du Vendémiaire va opérer dans le secteur ouest, entre le cap de la Hague et Aurigny à l’entrée du Raz Blanchard.

Officiers et mariniers qui constituent l’équipe du Vendémiaire forment une troupe bien entrainée. Le commandant est officier d’expérience qui a une bonne pratique du navire dont il a la responsabilité. C’est donc en toute confiance qu’il donne l’ordre de plongée quand ils arrivent à la pointe du Cotentin. Un dernier salut au sous-marin Messidor qui se trouve tout près et les trappes se referment.
« Ballast 1
Ballast 2. »
L’eau s’engouffre et vient alourdir le navire.
La plongée commence.
Le Lieutenant de Vaisseau Prioul donne ses instructions pour se présenter sur l’avant de l’escadre. Puis il oblique légèrement à gauche. Il avance encore pour être sur de faire mouche.
« Feu ! »
Les torpilles d’entrainement sont lancées.
Après son exercice de tir le Vendémiaire remonte en surface. Les Officiers de pont du cuirassé Saint-Louis aperçoivent le sous-marin juste au moment où celui-ci commence à émerger. Le submersible est là à quelques dizaine de mètres de son étrave.

Emportés par leur élan pour une étreinte fatale, les deux navires se heurtent de plein fouet. La puissante étrave du Saint-Louis perfore le Vendemiaire. Comme un poisson blessé, le sous-marin est coulé et pique vers les profondeurs sous les yeux épouvantés de l’équipage du cuirassé.
Le long cylindre d’acier repose par 53 mètres de fond. En surface on aperçoit un fort bouillonnement d’eau. Dans les minutes qui suivent, quelques morceaux de bois remontent. Puis une large nappe d’huile vient glisser sur l’eau. C’est l’indice bien connu qui signifie que tout est consommé. Il n’y a plus d’espoir. Dans sa rapidité ce drame coûte la vie à 24 braves marins.

Bousculés à leur poste de plongée, la mort a frappé instantanément quand l’eau a envahi l’intérieur du submersible par la brèche qu’y a faite l’éperon du cuirassé. Si certains marins étaient dans des compartiments étanches, ils ont eu un sort identique à leurs camarades car les cloisons n’ont pu résister à la pression de l’eau à pareille profondeur.

La nouvelle du drame est signalée à l’ensemble de l’escadre. Pendant plus d’une heure les différents navires ont patrouillé sur place espérant qu’il puisse y avoir des rescapés…

Dés que la nouvelle fut connue à la préfecture Maritime de Cherbourg des chalands avec d’importants moyens de sauvetage furent envoyés au Cap de la Hague. Malheureusement, le Vendémiaire reposant par 53 mètres de fond, les scaphandriers ne pouvaient intervenir. A l’époque ils ne pouvaient opérer à plus de trente mètres de fond. De plus les courants sous-marins auraient accru le caractère aléatoire d’une opération de sauvetage.

Le ministre de la marine, Monsieur Delcassé, s’embarque à bord du cuirassé La Gloire et vient jeter une couronne de fleurs au large de la Hague à la mémoire des disparus, trois coups de canon ont déchiré le silence de la mer, dernier hommage de la nation aux marins victimes de leur devoir.
Cherbourg est en deuil. Les drapeaux sont en berne.

On peut a priori estimer que nous sommes en face d’une erreur d’appréciation difficile à éviter et qui met souvent les sous-marins en mauvaise posture pendant la phase de remontée en surface.

L’église de la Trinité accueillait une foule considérable pour le service solennel célébré à la mémoire des victimes. Les familles des 24 marins morts en service étaient regroupées dans la nef.

Le 17 novembre 1912, gens de la Hague et Cherbourgeois, civils et militaires se retrouvent à Goury devant une croix de granite pour un dernier hommage aux marins du Vendémiaire.

Alors en guise d’au-revoir relisons ensemble quelques strophes de la déclaration d’amour au Cotentin qu’un soir d’hiver ont écrit Didier Decoin et Erik Orsenna :

« Il était une fois, il est exquisément,
une petite terre odorante – car la Hague sent décidément
et sacrément bon le miel et le foin, le beurre et les embruns.
Et elle a bien du mérite à rester humble,
elle qui est naturellement superlative :
les plus hautes falaises d’Europe,
le plus petit port de France,
et l’un des courants marins
parmi les plus furieusement véloces du monde,
c’est elle… »

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